Dans la course à l’innovation, les grandes écoles parisiennes au ralenti

Des étudiants en cours à Polytechnique (Crédit photo: Collections Ecole Polytechnique / J. Barande).

Des étudiants en cours à Polytechnique (Crédit photo: Collections Ecole Polytechnique / J. Barande).

Seuls 1% des polytechniciens choisissent l’entrepreneuriat. Un chiffre bas, qui illustre une tendance bien particulière: les prestigieuses écoles et universités parisiennes forment peu d’entrepreneurs. Paris regorge pourtant de projets d’entreprises innovants, et le secteur numérique offre une source grandissante de croissance et d’emplois. Pourquoi les universités et les écoles parisiennes peinent-elles à encourager la culture de l’innovation?

A l’École Polytechnique, les étudiants sont traditionnellement formés à entrer dans la fonction publique. Mais selon Bruno Rostand, directeur de l’innovation et de l’entrepreneuriat de l’école, «beaucoup d’étudiants sont aussi tentés par les métiers de la finance et du conseil».

Un rapport de l’Institut Montaigne daté de février 2011 Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation attire l’attention sur le déficit de formations dédiées à la création d’entreprise dans les écoles d’ingénieurs -dont l’X est un modèle: «Les écoles d’ingénieurs ne sont pas en déclin, mais il est temps qu’elles forment, de concert avec les universités, des femmes et des hommes qui portent l’innovation, le progrès scientifique et l’entrepreneuriat». Le rapport souligne la nécessité d’«adapter la formation de nos ingénieurs à l’économie de la connaissance» pour éviter la fuite des cerveaux, outre-Manche et vers la Silicon Valley.

Une écrasante majorité d’étudiants happés par les grands groupes

Ce n’est pas l’envie d’entreprendre qui manque aux étudiants des grandes écoles parisiennes. Mais entre «l’envie de faire et le passage à l’acte, il y a un fossé», affirme Bertrand Girin, diplômé de Centrale Paris et de l’INSEAD, aujourd’hui entrepreneur et président de l’entreprise Reputation VIP.

Avant même de pouvoir développer des projets de start-up, «les cerveaux sont happés par les grandes entreprises», poursuit-il. Au lieu de se lancer dans des projets  «risqués», les diplômés parisiens préfèrent s’assurer de leur réputation et des salaires qui vont avec. Une dynamique alimentée par la présence des grands groupes au sein des campus parisiens.

Nicolas Merlaud, ancien étudiant de l’ESSEC Paris et fondateur de Crop The Block, communauté de jeunes réalisateurs sur Internet, observe ainsi que parmi son groupe d’amis sortis de l’école en même temps que lui, il est le seul à avoir franchi le pas: «C’est très facile d’avoir la sécurité du salaire à la sortie de l’école, beaucoup sont admiratifs mais peu deviennent entrepreneurs».

A Paris, les diplômés de l’enseignement supérieur ne seraient donc pas préparés à franchir le pas. Dans les écoles d’ingénieurs, les étudiants sont plutôt formés à la propriété intellectuelle, des cours que beaucoup d’entre eux trouvent «barbants,» explique Remi Maniak, maître de conférence spécialiste en stratégie et management, qui plaide pour que «les cours théoriques soient liés à l’action».

«La prédominance du théorique sur le technique» dans l’enseignement produit un réseau d’écoles «cloisonnées,» affirme Nicolas Merlaud. Un problème pour le secteur du numérique, dans lequel «les entreprises prennent leur valeur dans leur capacité à s’interconnecter avec d’autres», explique Jean-Luc Beylat, PDG d’Alcatel-Lucent et vice-président du Pôle de compétitivité mondial Systematic. «Il faut décloisonner les acteurs du secteur», dit-il, se félicitant du projet Paris Capitale Numérique lancé par la ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique, Fleur Pellerin.

Un défi connu des responsables politiques

«Aujourd’hui, les responsables politiques savent ce qu’il faut faire», affirme Nicolas Sadirac, ancien directeur de l’école informatique Epitech Paris, interrogé sur les motivations du projet Paris Capitale Numérique. En octobre dernier, Fleur Pellerin lance l’idée de Paris Capitale Numérique avec pour objectif de soutenir le développement de l’économie numérique dans la capitale. En 2009, la filière a contribué au PIB à hauteur de 60 milliards d’euros, une part qui pourrait être portée à 160 milliards d’ici 2015 selon une étude sur L’impact d’Internet sur l’Économie Française.

Ce projet d’une « Silicon Valley » à Paris réside en partie sur la concentration d’universités et de grandes écoles en Ile-de-France: Paris Tech, qui rassemble douze des plus prestigieuses grandes écoles françaises, l’ESSEC, l’ESCP, Centrale, ENS Cachan. La région parisienne est le centre névralgique de l’enseignement supérieur.

La nécessaire interconnexion entre ces écoles et le secteur de l’innovation numérique a été soulignée dès le mois de janvier, lors des Assises de l’entrepreneuriat. Réunissant autour du Gouvernement des entrepreneurs, organisations syndicales et organisations patronales, l’objectif de ces Assises étaient de rendre la France plus attractive pour les entrepreneurs. Une série de recommandations ont été émises, dont l’une d’elles est la nécessité d’enseigner «des notions comme l’expérimentation, l’échec, le travail collaboratif, la créativité, la résilience».

Le campus de l'Ecole Polytechnique, au coeur du projet Paris-Saclay (Crédit photo: École polytechnique, Ph. Lavialle).

Le campus de l’Ecole Polytechnique, au coeur du projet Paris-Saclay (Crédit photo: École polytechnique, Ph. Lavialle).

Des préconisations similaires viennent d’être remises au gouvernement. Le rapport  L’innovation, (un) enjeu majeur pour la France daté du 15 avril, plaide pour une mise en place d’un «programme de grande ampleur pour l’apprentissage de l’entrepreneuriat dans l’enseignement supérieur». Les auteurs du rapport, Jean-Luc Beylat et Pierre Tambourin, directeur de recherche à l’Inserm, veulent faire de la création d’entreprise «une discipline à part entière» et souhaite voir une «transformation du stage de fin d’études ou de la fin de la thèse en projet entrepreneurial».

«Les écoles parisiennes sont réputées, au delà des frontières, pour la qualité de ces ingénieurs », affirme Jean-Luc Beylat, «mais les besoins de notre économie actuelle sont différents». Les enseignements ne sont pas encore réellement adaptés au virage numérique que veut prendre la région parisienne.

Les écoles parisiennes affirment être leaders dans la formation des entrepreneurs

Face aux critiques et aux recommandations, les écoles parisiennes se défendent : tout est en place pour que les étudiants deviennent des entrepreneurs et contribuent à faire de Paris Capitale Numérique un succès, disent-elles tour à tour. Rémi Maniak estime que des efforts ont été réalisés pour la formation des futurs entrepreneurs : «Il y a des programmes de formation dédiés à l’innovation depuis environ 15 ans».  Télécom ParisTech, où il enseigne, forme déjà plus de 300 doctorants ingénieurs des technologies du numérique.

En septembre prochain, Polytechnique lancera, en partenariat avec l’Université américaine Stanford, un nouveau cursus entièrement dédié à l’innovation. Pour Yossi Feinberg, professeur d’économie à  Stanford et directeur du Programme Stanford Ignite (programme d’exportation du modèle Stanford a travers le monde) : «Il y a énormément de talent, d’énergie, de créativité» en France. Le géant américain a choisi l’X pour sa réputation au niveau européen, mais d’autres écoles françaises auraient pu être sélectionnées selon lui.

Un amphithéâtre à l'X (Crédit photo: Collections Ecole Polytechnique / Jérémy Barande).

Un amphithéâtre à l’X (Crédit photo: Collections Ecole Polytechnique / Jérémy Barande).

Dans les promotions d’écoles d’Ile-de-France, il y a «un potentiel de créativité et de développement de projet assez phénoménal», dit Astrid Flinois, diplômée de HEC en 2012 d’un master spécialisé “Entrepreneurs”. Sélectionnés parmi les meilleurs, les étudiants du master HEC sont repartis dans différentes missions avec de «réelles entreprises et des cas concret», «rien à voir avec un exercice en classe!» dit-elle, car «l’objectif est d’être livrés à soi-même sur le terrain, dans le grand bain direct».

A l’ESCP, le master Entrepreneur permet par exemple aux étudiants de plonger dans la «culture startup» et d’apprendre les compétences nécessaires en business, explique Adrien Dupuy. Ancien élève en design à l’École Camando, et désormais jeune entrepreneur membre du Camping, un accélérateur de startup (programme d’accompagnement pour de nouvelles entreprise), il affirme que son expérience à l’ESCP a été très formatrice.

Les écoles parisiennes permettent aussi aux étudiants de se créer un réseau dans la capitale, grâce aux intervenants et aux ressources de qualité dont ils bénéficient. En fin d’année, les entrepreneurs en herbe y ont même bénéficié d’un voyage de classe dans la Silicon Valley pour s’imprégner de la créativité américaine.

Un blocage avant tout culturel

Si les écoles parisiennes affirment être à la hauteur de l’ambition numérique lancée par le gouvernement, les chiffres prouvent le contraire. Pour certains, le problème ne concerne pas uniquement les écoles d’excellence très sélectives mais l’enseignement supérieur français dans son ensemble. Xavier Niel, patron du fournisseur internet Free, a annoncé fin mars la création d’une école d’informatique pour la rentrée prochaine. L’école 42, c’est 70 millions d’euros investis pour 1000 étudiants par année scolaire.

Pour Nicolas Savirac, nommé à la direction du 42, l’initiative part d’un constat alarmant : «Le système éducatif mate les différences et prive nos entreprises des ressources humaines adaptées à l’urgence de créer et d’innover», lit-on dans le descriptif de l’École. Lui est certain qu’il faut reformer le système de fond en comble pour répondre aux besoins actuels: «On va créer des gens ultra innovateurs, en leur donnant des projets sans donner de cours, ça force a être créatif».

D’autres écoles d’Ile-de-France se sont également positionnées sur ce créneau, comme la Web School Factory: «Nous innovons tant dans la pédagogie que dans les sujets abordés : le premier cours était par exemple une conférence en live tweet», raconte Anne Lalou, la directrice de l’école. Et les résultats sont plutôt probants: en première année, deux étudiants se sont déjà lancés dans la création d’entreprise alors qu’il leur reste quatre années d’études. «Nous permettons aux élèves chefs d’entreprise d’être absents des cours pour des rendez-vous avec des clients», souligne-t-elle.

Enseignants, étudiants, entrepreneurs, investisseurs s’accordent sur le facteur culturel pour expliquer le retard des écoles parisiennes. «On ne supporte pas l’échec ! Notre système est basé sur l’élimination, surtout dans les grandes écoles… Même les étudiants qui réussissent ont une aversion pour la prise de risque», explique Nicolas Sadirac.

Aux Etats-Unis, de nombreuses théories soulignent la valeur de l’échec, une notion loin d’être adoptée dans les grandes écoles parisiennes : «Il n’y a pas ici cette culture qui permettrait de penser qu’un échec est une étape de l’apprentissage» explique Jean-Luc Beylat. «Aux États-Unis, l’entrepreneuriat est perçu comme une étape de vie, alors qu’ici ce n’est pas le cas» avoue Bruno Rostand.

La culture Silicon Valley n’est pas celle des écoles parisiennes, qui s’inscrivent dans un contexte européen. «L’idée du partenariat X-Stanford est de s’inspirer du modèle Stanford, mais pas de le transposer», dit-il. L’enseignement des écoles parisiennes répond avant tout à des besoins, et aujourd’hui, les modèles des étudiants restent les grands industriels français plutôt que les entrepreneurs et créateurs de start-up.

Louise Dewast et Matthieu Deleneuville

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