Silicon Paris à la conquête de l’Est

Les start-up numériques sont de plus en plus nombreuses à s’installer dans les villes qui bordent l’Est et le Sud-Est de Paris. Un phénomène qui devrait s’amplifier grâce au projet Paris capitale numérique. La banlieue Est est-elle la nouvelle banlieue Ouest en matière d’implantation d’entreprises ?

Halle FreyssinetLa Halle Freyssinet, dans le 13e arrondissement de Paris, devrait accueillir le coeur du projet Paris Capitale Numérique (Crédit Flickr/cc/El Arch)

Alain Renk a installé sa start-up d’urbanisme collaboratif, UrbanFab, à Montreuil en 2009. «Quand on vient de commencer et qu’on n’a pas encore de clients, on ne peut pas se permettre de louer des locaux au prix du marché à Paris. A Montreuil, à l’époque, les locaux coûtaient trois à quatre fois moins chers qu’à Paris», explique-t-il. Aujourd’hui, son cabinet est prospère. Il admet qu’il est plus facile de rencontrer des investisseurs, des banquiers et des clients quand on est au centre de Paris. Mais la perspective de déménager à la Halle Freyssinet, dans le 13e arrondissement, où Fleur Pellerin souhaite installer le cœur du projet Paris capitale numérique, ne l’enthousiasme pas. «25.000 m2 pour 1.000 start-up (selon les chiffres annoncés, ndlr), ça fait 25 m2 par start-up. Ici, on a 30 à 40 m2 par personne».

Comme Alain Renk, près de 500.000 personnes travaillent dans le secteur des industries créatives en Ile-de-France, soit 8,8% des actifs. La volonté du gouvernement de développer le numérique dans la région, puis dans les métropoles régionales, fait miroiter des perspectives de croissance aux communes de la petite couronne. C’est d’ailleurs l’ambition de la ministre déléguée aux PME, à l’innovation et à l’économie numérique, qui déclarait, dans une interview à Libération datée du 5 mars, que ce projet aura «un effet d’entraînement sur les banlieues à l’Est de la capitale, Vitry-sur-Seine, Montreuil ou Ivry-sur-Seine par exemple».

A Montreuil, où réside d’ailleurs Fleur Pellerin, on prépare déjà le terrain pour attirer les start-up et leurs salariés. Montreuil, «Brooklyn de la capitale parisienne», s’enorgueillit l’office du tourisme de la ville, qui énumère les cinémas et les théâtres. Une vraie opération de séduction lancée par la mairie. «On essaye de donner envie aux salariés des start-up de consommer localement. On encourage les commerces et les restaurants à embellir leur devanture, on envoie des newsletters», raconte Florence Fréry, adjointe de la maire à l’emploi. Il faut dire que les attentes liées au projet Paris capitale numérique sont nombreuses. «A partir du moment où on est en réseau, on enrichit le secteur, on donne plus de chances aux entreprises de réussir», se réjouit-elle.

L’enjeu est économique: Montreuil possède de nombreux actifs dans le domaine des jeux vidéos. Ubisoft, fierté de la ville, y a installé son siège administratif (son siège social étant à Rennes). «Je ne vois pas comment Fleur Pellerin pourrait se passer de Montreuil, et plus largement de tout l’Est parisien et de sa multitude de PME qui contribuent au dynamisme numérique de la région», résume Florence Fréry, qui n’hésite pas à parler d’occasion de «revanche de la banlieue est sur la banlieue ouest».

Renforcer l’intégration à Paris, mais pas trop

A la mairie d’Ivry-sur-Seine, Gilles Bayeux, responsable du développement économique, est plus circonspect. «Si le projet reste cantonné à Paris intra-muros, il n’y aura pas d’impact sur le développement des villes de la petite couronne», met-il en garde. L’effet d’entraînement annoncé par Fleur Pellerin passe par une plus forte intégration de ces villes à Paris. Celle-ci nécessite des aménagements supplémentaires, principalement dans les domaines des transports et de la connexion.

«Le plus important est d’améliorer les transports afin de faciliter les trajets de banlieue à banlieue, ce qui est prévu par le projet Grand Paris Express (extension de deux lignes de métro et création de quatre lignes automatiques autour de Paris)», estime Axel Patinet, chef de projet au Pôle Media Grand Paris, une grappe d’entreprises qui promeut la filière image innovante en Seine-Saint-Denis et à Paris, principalement.

L’autre enjeu est de supprimer la fracture numérique. Plusieurs acteurs réfléchissent à des solutions. «On pourrait aménager des sites d’innovation numérique qui seraient à cheval sur Paris et la banlieue», propose ainsi Stéphane Singier, qui suit le projet Paris capitale numérique pour Cap Digital, le pôle de compétitivité des services numériques d’Ile-de-France. Selon lui, installer le projet à la Halle Freyssinet permettrait au gouvernement d’avoir un «vaisseau amiral» pour piloter les projets de développement numérique existant déjà en banlieue, notamment dans le cadre des Contrats de développement territorial (CDT, voir carte). Cap Digital préconise également le déploiement de la fibre noire, nécessaire au très haut débit, le long de la Seine et de la Marne.

D’autres projets plus ambitieux sont également évoqués, notamment la création d’un périphérique de données, une boucle autour de Paris qui innerverait les différents sites et quartiers numériques, à la fois à Paris mais aussi en banlieue. Selon Stéphane Singier, ce digital ring pourrait voir le jour en profitant des travaux du tramway. Pour être en capacité d’offrir le meilleur service en termes de capacité et au meilleur prix, Cap Digital affirme qu’il est important d’inventer un nouveau modèle. Cap Digital prend en compte les CDT dans le domaine de la création et du numérique en Ile-de-France. Le CDT dénommé «territoire de la culture et création» situé dans la région de la Plaine Saint Denis est spécialisé sur la création, celui du Sud-Ouest, appellé «Grand Paris Seine Ouest», est dédié à la diffusion. Au cours d’un BarCamp organisé par Cap Digital en février dernier, la création d’un troisième CDT au Sud-Est a été évoquée

Certains observateurs mettent toutefois en garde contre une centralisation trop forte du projet Paris capitale numérique. Pour Alain Renk, le secret du succès réside dans la coopération entre la capitale et sa banlieue, et non une absorption de la seconde par la première: «Si on veut développer le numérique dans toute l’Ile-de-France, il faut faire une bombe à fragmentation dont le cratère serait la Halle Freyssinet. Mais il est essentiel que des petits fragments se propagent dans la région pour donner les futurs champions du numérique.»

Jean-Sébastien Létang et Gokan Gunes

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