Paris capitale numérique: une vieille idée qui fait toujours rêver

Fleur Pellerin vient d’offrir à la ville une vitrine alléchante: «Paris capitale numérique». Un projet dont les contours ne sont pas encore définis et qui vise à redorer le blason numérique de la capitale à l’international.

Fleur Pellerin à L'Université d'été du PS à la Rochelle, le 24 août 2012. Flickr/CC/Parti socialiste/Mathieu Delmestre

Fleur Pellerin à L’Université d’été du PS à la Rochelle, le 24 août 2012. Flickr/CC/Parti socialiste/Mathieu Delmestre

La Silicon Valley francilienne dont rêve la ministre de l’économie numérique, c’est la halle Freyssinet située dans le XIIIe arrondissement.  Fleur Pellerin voit déjà jusqu’à un millier de start-up  se presser dans ce grand bâtiment de 25.000 m2,  longtemps menacé de démolition. Son objectif? «Fédérer l’ensemble des acteurs du secteur pour stimuler, mais également mettre en valeur au niveau international, le dynamisme de l’économie numérique française et les talents d’envergure mondiale qui en font partie», explique-t-on au ministère du redressement productif. Dans le même mouvement, la ministre ouvrait une consultation de la société civile abordant «l’ensemble des dimensions du projet Paris capitale numérique». La fermeture de la boite à idées, repoussée plusieurs fois, a été fixée au mardi 23 avril.

Peu d’éléments concrets filtrent aujourd’hui sur cette initiative. Certains parlent d’étendard ou de vitrine politique, à un an des municipales, d’autres plébiscitent un projet qui permettrait de rivaliser avec Tech City, créée en 2011 à Londres. D’autre encore rappellent que les appétits parisiens en matière de numérique sont nés bien avant l’arrivée de Pellerin au ministère de l’Economie numérique: Christian Sautter, ancien adjoint au maire de Paris de 2001 à 2008 avait lancé le défi de «Parvi» (Paris ville numérique) dès 2002. Son objectif était presque similaire: créer un quartier numérique et encourager les start-up. A l’époque, Christian Sautter parlait de Paris comme d’ «une technopole qui s’ignore». Jean-Louis Missika, prend la relève en 2008. Cinq ans plus tard, il défend encore le statut de«leadership» de Paris face à Londres. Un milliard d’euros investis dans l’innovation pendant la mandature, entre 3000 et 5000 start-up implantées à Paris, plusieurs incubateurs développés comme Paris région innovation Nord Express: pas de quoi complexer par rapport à Tech City.

Autre initiative sur le même dossier: le Grand Paris. En 2008 Christian Blanc, secrétaire d’Etat à la région capitale,  installe un plan de développement pour la région avec des systèmes de clusters censés être reliés par métros automatiques. Saclay devait incarner le pole optique, électronique, et numérique, tandis qu’à la Défense on aurait trouvé de la finance, et au carrefour Pleyel, de l’économie de la création. Le projet de Christian Blanc ne fait pas l’unanimité chez les politiques, les universitaires, et les entreprises. Frédéric Gilli, docteur en économie et auteur de Paris, métropole hors les murs : aménager et gouverner le Grand Paris, est catégorique: «il ne faut pas que les pôles soient exclusifs et concentrent toute l’activité, sinon ils assècheront les autres territoires».

Autre problématique pour Saclay, la plate-forme n’attire pas encore beaucoup de start-up. Selon Pierre Hausswalt, l’un des rédacteurs du rapport de l’Inspection Générale  des Finances sur le numérique en 2012 qui a inspiré Fleur Pellerin, «c’était une bonne idée basée sur le modèle des clusters et des pôles de compétitivité étrangers. Mais aujourd’hui Saclay souffre cruellement du manque d’entreprises».

Et voilà que déboule Fleur Pellerin avec son projet Freyssinet, quelques mois à peine après que le premier ministre Jean-Marc Ayrault et la ministre de l’enseignement supérieur Geneviève Fioraso ont réaffirmé que le gouvernement continuerait de soutenir financièrement l’initiative Saclay, en y engageant près de 3 milliards d’euros. Une concurrence entre les projets? La ministre tempère: «Le projet «Paris capitale numérique» se veut complémentaire (de Saclay), et surtout pas concurrent.  Il faudra faire dialoguer les deux sites. Saclay aura besoin d’un relais à Paris et réciproquement. L’idée, c’est d’avoir une circulation entre les deux». Un avis partagé par David Ros, maire socialiste d’Orsay, Vice-président de la Communauté d’agglomération du plateau de Saclay:  «Paris est un mot magique pour ce type d’opérations», convient-il.

Pendant que Jean-Marc Ayrault et Geneviève Fioraso renouvelaient leurs vœux à Saclay, les Pigeons faisaient du grabuge et contestaient l’agenda politique du gouvernement. «L’initiative de Fleur Pellerin agit aujourd’hui comme «contre-feu»», analyse Fabrice Epelboin, entrepreneur français et militant. «Mais de toute façon, la solution n’est ni dans l’espace ni dans la fiscalité. Fleur Pellerin fait une opération de communication et on ne s’attaque pas au vrai problème qui est la culture de l’anti-entrepreunariat en France».

«Cette initiative va dans le bon sens. Mais la tendance reste d’imposer par le haut des directives sans tenir compte des initiatives locales qui fonctionnent», regrette David, 10 ans d’entrepreunariat entre Paris et Londres au compteur, rencontré à La Cantine, lieu précurseur dans le co-working numérique parisien, où l’on a bon espoir d’être intégré à cette initiative. «Il faudrait coordonner ce projet avec les autres initiatives comme les nôtres, et les incubateurs, plaide Frédéric Oru, délégué général adjoint du lieu. Le gouvernement pourrait par exemple labelliser le tissu associatif “Paris capitale numérique” pour fédérer un réseau», suggère-t-il.

A droite, on pointe sans retenue le risque que l’initiative Pellerin ne soit qu’une vitrine et non un point névralgique du Paris numérique. «On est dans le Paris image, tonne Franck Margain, conseiller régional UMP Ile-de-France et candidat à la primaire UMP pour les municipales de 2014. Déconnecter ce thème de la question du logement, par exemple, c’est ne pas penser à la vie des parisiens. On est dans une politique d’image bling-bling qui est désespérante».

Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris chargé de l’innovation, avait  émis des réserves quant à l’idée d’un «plan numérique». Son conseiller George-Etienne Faure confirme également que cette appellation n’est pas forcément la bonne: «Paris capitale startup est un projet de mise en valeur de l’existant, et un projet immobilier, pas un grand plan numérique, si on parle d’un plan structuré, de type développement à 5 ans de telle ou telle technologie au sein du numérique, ou plans filière, alors ça n’a que peu de sens dans le numérique où tout change très vite».

La consultation vient d’être bouclée et le ministère n’a pas encore dévoilé ses objectifs réels, ni ses financements, qui seront en majorité privés. Ce plan pourrait être une corde à l’arc socialiste dans la bataille des municipales.

Laura Fernandez Rodriguez et Lilia Blaise

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