Paris vu de la «valley»

Expatriés outre-Atlantique, cinq entrepreneurs portent un regard critique sur le manque de soutien en matière d’innovation en France. Les jeunes férus de technologie sont plus valorisés aux Etats-Unis, racontent-ils.

De nombreux entrepreneurs français n’hésitent pas à s’expatrier aux Etats-Unis(Crédit photo : Flickr/CC/Nouhailler).

De nombreux entrepreneurs français n’hésitent pas à s’expatrier dans la Silicon Valley, Etats-Unis (Crédit photo : Flickr/CC/Nouhailler).

Une Silicon Valley à Paris, ils sont tous pour. Expatriés pour lancer leur start-up, les entrepreneurs français aux Etats-Unis savent que des infrastructures efficaces forment un réel éco-système économique propice à la création d’entreprise.

Dans la Silicon Valley, incubateurs, universités d’élites, investisseurs et jeunes entrepreneurs sont réunis aux mêmes endroits pour stimuler l’innovation technologique. Un modèle que la ministre déléguée aux PME, à l’innovation et à l’économie numérique Fleur Pellerin rêve d’importer à Paris.

Le projet de la ministre est encore flou mais elle a d’ores et déjà expliqué vouloir rassembler un millier de start-up dans la Halle Freyssinet, dans le sud de Paris. Pour l’instant, la Californie ou New york restent plus attractives que la capitale française.

C’est en regardant un reportage sur la Silicon Valley qu’Anji Ismail a eu un déclic : «Avec mon associé Faouzi, on en a pris plein les yeux et on a décidé d’aller voir». Anji est encore étudiant lorsqu’il monte sa première entreprise en 2009.

A la place du stage de fin d’étude de l’EM Lyon, il crée Capseo, entreprise de marketing web. La filiale américaine a ouvert en 2012, après une première installation réussie à Lyon.

Monter une Silicon Valley de toutes pièces à Paris, pourquoi pas. Mais à certaines conditions. «C’est une bonne idée mais il faut laisser l’éco-système se développer. Si c’est trop dirigé, ça prendra la direction de ceux qui dirigent», conseille Anji. Pour lui, il faut donner les moyens de créer les infrastructures nécessaires, tout en laissant les interactions libres entre les investisseurs, les jeunes entrepreneurs et les unités de manufacturing.

«Je comprends pas très bien ce qu’ils veulent faire. Le projet ne devrait pas être porté par le gouvernement», affirme Fred Montagnon.

Lui est arrivé à New York en février 2013. Le fondateur de la plateforme de blogging Over-Blog a décidé de déménager aux États-Unis pour lancer son entreprise à l’international. Ses propos rejoignent ceux d’Anji. Enthousiaste que l’entrepreunariat soit valorisé en France mais adepte de la culture américaine de libre entreprise, il demeure sceptique quant à l’initiative du gouvernement. «Un incubateur géant. Je n’y crois pas.»

C’est surtout la taille et l’homogénéité du marché qui l’ont convaincu de s’expatrier : «Le fait d’être une entreprise française, c’est une limitation aux consommateurs français».

Particulièrement dans le domaine des nouvelles technologies, «les clients américains adoptent plus rapidement les nouvelles façons de travailler», raconte Anji Ismail. Mais pour les jeunes entrepreneurs, partir c’est aussi prendre sa carrière en main.

François Le Pichon est le fondateur de l’agence de web-design Steaw. En cinq ans, son entreprise basée à Paris a connue un développement important. Un chiffre d’affaire de 1 million d’euros, huit salariés, c’est elle qui est à l’origine de l’application mobile de Bref ainsi que du site internet de Microsoft France.

Il a décidé de quitter Paris pour suivre ses clients, qui ont ouverts des bureaux aux États-Unis comme Dailymotion, Critéo ou Overblog, l’entreprise de Fred Montagnon.

New York a bien d’autres avantages sur Paris. Le rayonnement est plus important; l’environnement plus dynamique. «On a tout l’écosystème au même endroit, tous les journalistes et blogueurs influents.» explique Fred Montagnon. «Quand on a lancé overblog aux États-Unis, on a eu plein de presse au Japon.» Chose difficile à imaginer en France.

François Le Pichon résume la chose : «Quand tu es à Paris tu es franco-français, alors qu’à New York tu es par définition international».

Autre example, Paul Duan, 20 ans, arrivé en Californie à l’automne 2011. Après une année d’échange dans la prestigieuse université de Berkeley près de San Francisco, il a décidé de rester aux États-Unis pour lancer son projet d’entreprise.

Son idée : créer une application web et mobile qui permet de surveiller son alimentation. En attendant, Paul a été senior analyst à Paypal en Californie, à 19 ans à peine. «Avec un salaire de 120 000 € par an, en terme d’opportunités c’est carrément différent.»

Aux États-Unis, explique Paul, les profils de jeunes férus de technologie sont plus valorisés. « Ici, il y pas mal de jeunes qui sortent d’écoles comme Epitech et Supinfo, il y en a qui fondent des start-up, qui font des trucs incroyables.»

Selon les entrepreneurs expatriés, les jeunes en France sont freinés dans leurs ambitions. «Il y a vraiment un blocage sur la jeunesse, c’est ce qui me choque le plus», assène Anji. «Il faut avoir 20 ans d’expérience pour avoir raison dans une réunion».

Il a fait quelques mauvaises expériences en France. Au lancement de son entreprise, Anji a reçu des appels d’offre de plusieurs entreprises du CAC 40. Négociations étalées sur plusieurs semaines, réunions à répétition, le tout sans issue pour la jeune start-up. Ils accusent le coup. En attendant, dans la filiale américaine, »on a scellé un deal avec une boite du NASDAQ par téléphone».

Le manque de soutien s’étend jusqu’aux infrastructures privées et publiques, raconte François le Pichon. «Va dans une banque, dit que t’es start-upper, va à la Mairie de Paris, dit que t’es start-upper, t’es pas accepté. Start-upper c’est une situation précaire.»

Moins de rigidité dans l’éco-système économique, c’est aussi ce qui avait poussé Jacques Noels à partir. Aujourd’hui paisiblement retraité en Provence, il a fondé Crocus Technology en 2004. S’appuyant sur une technologie de pointe, son entreprise développe une technique de mémorisation magnétique. Crocus Technology est impantée à la fois à Grenoble en France et à Santa Clara en Californie.

Mais de l’autre côté de l’atlantique, tout a été plus facile : «Il y a une infrastructure financière qui permet la mise à disposition de capitaux qui n’existe pas en France et en Europe». Tous les expats sont d’accord sur ce point : il existe aux Etats-Unis une véritable organisation économique propice à l’entreprenariat.

Mais tout n’est pas mieux aux États-Unis. La fiscalité, par exemple, est moins avantageuse qu’on pourrait le croire. Selon les estimations de la Banque mondiale, le taux d’imposition total est près de 65% en France, et près de 46% aux États-Unis, mais il faut y ajouter le coût des aides sociales.

«Pour 100€ de bénéfice de votre entreprise en France vous avez quelque chose comme 38 ou 39€, ici, vous avez quelque chose autour de 50€, mais ici vous payez votre mutuelle, l’éducation de vos enfants», explique Fred Montagnon.

En créant son entreprise Crocus Technology, Jacques Noels a immédiatement pensé à Grenoble, centre d’excellence mondial dans le domaine du magnétisme. La France pour le «savoir-faire technologique», les Etats-Unis pour «les infrastructures de manufacturing».

Jacques Noels en est convaincu : «on peut très bien réussir en France, je l’ai toujours pensé».

Anji vit désormais dans la Silicon Valley mais ne renonce pas à son entreprise française «La maison mère est française, elle détient la filiale américaine et on veut garder ce modèle le plus longtemps possible».

Overblog et Steaw gardent aussi des filiales à Toulouse et à Paris. Par attachement ou pragmatisme, de nombreux entrepreneurs gardent un lien fort avec la France.

Ne serait-ce que pour les avantages sociaux qu’ils apprécient encore. Même si Anji développe désormais son activité dans la Silicon Valley, il a fondé son entreprise en France, soutenu par plusieurs acteurs publics : «Lancer une entreprise, ça n’est pas si dur que ça. Il y a la chambre de commerce, la Région pour soutenir les jeunes. Aux Etats-Unis, il n’y a aucun accompagnement du gouvernement».

À plusieurs reprises, le jeune entrepreneur qualifie les Etats-Unis de jungle, où il est très dur de réussir si l’on n’est pas fortuné.

Pour Fred Martignon aussi, c’est clair : «Pour un célibataire c’est génial mais après ça devient vite l’horreur» raconte le patron d’Over-Blog.

Quand on leur demande s’ils reviendraient en France si l’éco-système économique était plus proprice, c’est oui. À l’exeption de Paul Duan, le plus jeune d’entre-eux.

Sarah Haderbache et Julien Gathelier

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