La solitude du leveur de fonds parisien

Crédit photo: Flickr/CC/Karin Bell

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Pôle Emploi est le premier VC (pour Venture Capitalist, soit le capital-risque en français) de France. La plaisanterie est récurrente parmi les entrepreneurs parisiens qui peuvent recevoir des indemnisations en parallèle de l’exécution de leur projet. Un amusement à mi-chemin entre le réalisme et la résignation.

Concentré pour une grande majorité dans la capitale, le capital-risque français, pour lequel l’Internet et l’e-commerce constitue le secteur d’investissement privilégié, a connu une baisse de ses investissements de 25% en deux ans avec 784 millions d’euros investis en 2012 selon l’indicateur Chausson Finance publié fin mars.

Les statistiques sont éloquentes. Pour Alven, 1200 dossiers reçus par an, entre 250 à 300 entreprises reçues, 5 à 10 levées de fonds finalisées. Pareil pour le fonds Iris Capital Management où l’investissement porte sur moins d’1% des dossiers reçus. «Si l’on se place du point de vue des entrepreneurs, c’est même pire compte tenu du grand nombre de start-up qui ne sont pas vues par les fonds de capital-risque», analyse Marc Fournier, ancien entrepreneur devenu associé à Serena Capital. Les fonds de capital-risque, un système grippé à Paris ?

Une question de volume et de délai

Entamer une démarche de levée de fonds auprès du capital-risque à Paris requiert plusieurs exigences. «On savait depuis le début qu’on avait besoin de fonds pour accélérer rapidement», explique Alexandre Dana, co-fondateur de Learning Shelter, une place de marché de cours en ligne. L’été dernier, Learning Shelter a assuré une première levée de fonds de 25 000 euros auprès de trois business angels, dont deux rencontrés au hasard dans un restaurant. Depuis quelques mois, ils sont partis à la rencontre de fonds de capital-risque avec l’espoir d’un investissement de 300 000 euros, une somme correspondant à une phase d’amorçage pour une start-up, soit son premier apport en capital. «Ca fait partie de l’apprentissage d’aller chercher des fonds», estime-t-il.

A Paris, le capital-risque pour les start-up est «un petit milieu», selon Paulin Dementhon fondateur de Drivy, service de location de voitures entre particuliers lancé en décembre 2010 qui emploie aujourd’hui 15 salariés. «Forcément, vous les rencontrez tous dans un espace temps limité», explique-t-il. Après trois levées de fonds auprès de business angels, Drivy a levé 2 millions d’euros auprès d’Alven Capital et d’Index Ventures en septembre dernier.

Pour Alexandre Dana, la différence avec la Silicon Valley en la matière n’est pas uniquement une question de volume d’investissements. «C’est aussi une question de délai, ça va moins vite». Une chronophagie de la levée des fonds confirmée par Guillaume Dupuy, co-fondateur de Fleex, service qui permet d’améliorer son anglais à partir de ses vidéos préférées. «On ratisse très large», explique l’entrepreneur de 26 ans dont la start-up est passée par l’incubateur du Camping pendant 3 mois.

Mettre en relation start-up et investisseurs est l’objectif de FundMe, lancé en version bêta en juin 2012, dont l’inspiration est le site américain Angel List. Après un mémoire sur l’industrie du capital-risque en France, les deux co-fondateurs Charles Degan et Balthazar de Menthon réalisent l’arbitrage des fonds entre la sélection et le suivi des dossiers, faute de temps et de ressources humaines suffisantes. Conçu autant comme un outil de veille qu’une base de données, le profil-type des start-up inscrites sur le site est «des start-up qui sortent d’incubateurs comme HEC Entrepreneurs et recherchent entre 200 000 et 500 000 euros», explique Balthazar de Menthon.

«Il y a une meilleure éducation au marché aujourd’hui. L’écosystème est plus mature. Il y a 6-7 ans, beaucoup d’entrepreneurs se lançaient tête baissée devant les fonds de capital-risque. Les personnes aujourd’hui sont plus sages et méthodiques», estime Olivier Ezratty, consultant et auteur du Guide des Startup. « Si tu cibles tes interlocuteurs, ce n’est pas du temps perdu », analyse Alexandre Dana.

Attention à l’amorçage

Sophie Dingreville, partner chez Iris Capital Management, met en garde contre la tentation d’ «un bouc-émissaire». Elle préfère parler des rouages complexes d’un cycle avec d’autres «maillons» qui interviennent : les entrepreneurs, les LP soit les investisseurs institutionnels qui financent les fonds de capital-risque comme les banques et les assurances et les entreprises qui rachèteront les start-up quelques années après.

Au second semestre 2012, toujours d’après l’indicateur Chausson Finance, 70% des investissements réalisés par le capital-risque se portait sur des entreprises qui avaient déjà levé des fonds. Une donnée qui confirme la difficulté des entreprises à lever des fonds pour la première fois bien que des fonds d’amorçage se soient développés ces dernières années comme les fonds d’entrepreneurs tels Kima Ventures du duo Xavier Niel-Jérémie Berrebi, Jaina présidé par Marc Simoncini ou ISAI ou encore le fonds national d’amorçage (FNA) coordonné par les pouvoirs publics qui assure près de 40% du financement de l’amorçage en France.

Pour Nicolas Celier, le problème ne se situe pas uniquement sur l’amorçage. A Paris, «ce qui fait défaut est d’avoir assez d’argent pour être des entreprises mondiales, des tours entre 10 et 50 millions d’euros», analyse-t-il. Rares sont les fonds de capital-risque qui totalisent plus de 100 millions d’euros de capitaux, rendant l’investissement encore plus risqué. En effet, comme l’explique Christophe Chausson, président de Chausson Finance aux Echos, «Les fonds ont moins de capitaux à investir, explique Christophe Chausson. Les FIP (Fonds d’investissement de proximité) et FCPI (Fonds commun de placement dans l’innovation) collectent moins, du fait de la limitation des avantages fiscaux. Les FCPR (Fonds commun de placement à risque) ont plus de mal à lever des fonds en raison de la désaffection des institutionnels». Pour les banques et les assureurs, traditionnels pourvoyeurs de capitaux du capital-risque parisien, le manque de liquidités s’explique, en partie, par la réglementation bancaire européenne tels Bâle III et Solvabilité II qui renforcent leurs exigences en fonds propres.

Faute de levées de fonds conséquentes, «dès qu’on commence à avoir des champions, les fonds américains arrivent», estime Willy Braun, délégué général de France Digitale. Selon le cabinet KPMG, des investisseurs étrangers ont contribué aux six des dix plus importantes levées de fonds réalisées par des start-up françaises.

Nicolas Tcherdakoff, directeur associé au sein d’Auriga Partners, renchérit : «On a du mal à faire de grosses IPO (Initial Public Offering, soit une introduction en bourse, ndlr) en France ». Une perspective de rentabilité qui est également, selon Willy Braun, assombrie par le défaut de stratégie de rachat de start-up par les grands groupes, autre mode d’évaluer la performance financière d’un fonds. «Il y a peu de de grands groupes qui achètent des start-up pour se diversifier en France. Nous n’avons pas de Google qui achète Youtube. On est le plus souvent sur un rachat sur le même marché», analyse-t-il.

Le capital-risque parisien devrait-il plus oser ? «Sur le fond, le taux de sélection des fonds de capital-risque doit rester extrêmement fort», estime Nicolas Tcherdakoff.  Une donnée que « l’esprit égalitaire français a du mal à accepter».

Judith Chetrit

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